C’est une histoire que nous conte Youssef A., huit ans, élève de 2e dans un
collège public de la qasba de Mehdya.
En fait ce sont deux histoires en une. Celle qu’il raconte ici, intitulée "Dents pour Dents" et en filigrane,
celle de sa propre vie…
Tout
particulièrement, la chance qu’il a eue de bénéficier d’un projet d’assistance
scolaire basé sur l’apprentissage pratique des langues marocaine, arabe et
française, qui lui a ouvert les portes d’une classe-atelier pilote.
Le nouveau Blog-Notes de Salvadorali: S’IL TE PLAÎT, APPRENDS-MOI LE FRANÇAIS ! (lnbns.blogspot.com)
Un espace
d’apprentissage théorique et surtout pratique, où les outils et les techniques
du langage et de la communication lui servent à imaginer, concevoir et réaliser
des histoires illustrées inspirées de son vécu ou fruits de son imagination.
Sachant
qu’au quotidien, la vie du petit Youssef explique le degré impressionnant de
violence de l’histoire qui suit, tant il est normal, pour les gens de la Qasba
d’en arriver aux mains et pour les policiers aux coups de bâton. Quant à
l’acharnement sur les dents de ses personnages, il se trouve que l’abus de
sucreries en tous genres à énormément nui à celles de Youssef, qui vit dans la
hantise de ce rendez-vous chez le dentiste auquel son père a finalement réussi
à le faire consentir.
L’histoire
de Youssef, c’est également, en effet, celle de son père, Bousselham, marin
pêcheur chevronné et citoyen soulagé de voir son fils bénéficier d’un tel
encadrement parascolaire. Pour sa part, il est résigné à subir les aléas de
l’administration anarchique de la pêche artisanale mais il refuse l’idée que
ses enfants soient pénalisés par leur condition sociale.
C’est donc en
fait l’histoire de tous les enfants de la Qasba de Mehdya, pour peu qu’on les
considère enfin comme les trésors qu’ils sont et pas seulement aux yeux de leurs
familles…
À partir de cette conviction, il avait suffi de mettre à disposition des enfants une profusion de vieux jouets, figurines et accessoires en plus ou moins bon état mais se prêtant à merveille au travail d’imagination, scénarisation et de narration.
Tant et si bien que les sept histoires imaginées par Youssef et ses camarades d‘atelier ont fini par prendre la forme des contes des mille et une nuit… à cette différence qu’il ne s’agit là que de sept contes et que le prétexte à ces récits n’est pas un roi cruel mais une féroce ogresse. L’Ogresse du petit bois de la Qasba qui s’étant un jour emparée de Youssef et de son groupe d’amis - Khadija, Douaa, Noura, Aberrahmane, Imrane et Yassine- leur avait accordé la faveur de ne les dévorer que lorsqu’ils auraient cessé de la captiver par des histoires extraordinaires… Sans se douter que depuis leur apprentissage au sein de leur classe-atelier, les enfants avaient des histoires à revendre !
Histoire de Douaa : Un vendeur ambulant pas très futé essaie de convaincre la Tortue d’acheter un tas de choses bizarres et dont elle n’a vraiment pas besoin…
Histoire de Khadija : deux petits malins vont à la pêche en mer et se disputent sur l’art et la manière d’attraper les poissons avec des frites ou avec un lasso...
Histoire d’Abderrahmane : un homme prêt à tout pour s’enrichir décide de faire construire une barque pour trafiquer clandestinement des migrants, mais il va devoir gérer un drôle d’équipage.
Histoire de Noura : une infirmière est appelée en urgence pour un blessé extraterreste qui a besoin d’une pince pour l’opérer et le sauver. Heureusement le concierge de l’immeuble a tous les outils nécessaires mais il aura du mal à en croire ses yeux…
Histoire de Youssef : Un organisateur de courses de voitures dans le désert découvre que les deux monstres qui y habitaient tranquillement deviennent encore plus monstrueux lorsqu’ils sont en colère. Heureusement l’un des pilotes réussira à s’échapper…
Histoire de Imrane : Un pilote tête en l’air employé d’une compagnie d’hélicoptères décide un jour d’inviter son frère pour le déjeuner. Sauf qu’en se précipitant dans les airs pour aller le chercher à son travail, il oublie qu’il n’a rien préparé à manger…
* * *
Histoire de Youssef
DENTS POUR DENTS !
Pauvre
monsieur Rida, qui se réveilla en très grande peine ce jour-là : sa bouche
était gonflée et chacune de ses dents le faisait souffrir atrocement !
En
chemin vers le dentiste, la mâchoire emmitouflée au chaud dans un foulard,
monsieur Rida n’eut vraiment pas de chance, compte tenu de son état : il fut
arrêté par le plus sévère policier du quartier, qui lui demanda ses papiers et
son attestation de vaccination.
Hélas,
la douleur qui lui paralysait la langue et le foulard serré sur sa mâchoire
ne firent prononcer à monsieur Rida que des grognements et il en fut réduit
pour se faire comprendre à gesticuler des bras et des mains.
Fatigué
de ses journées à contrôler des pass sanitaires, au lieu de pourchasser les
vrais gangsters, l’agent de police était de très mauvaise humeur. Il n’eut donc
aucune indulgence pour la douleur évidente de monsieur Rida. Au contraire, il
l’accusa de lui manquer de respect en répondant aussi sauvagement et joignant
lui aussi le geste à la parole, il lui tomba dessus à coups de matraque, le
frappant tellement fort qu’il lui fit sauter toutes les dents !
Totalement
édenté, monsieur Rida put enfin s’exprimer distinctement. Il expliqua alors
au policier la raison de ses gesticulations et de ses grognements, ce à quoi
l’agent répondit en lui présentant ses excuses et en s’engageant à réparer le
tort qu’il venait de lui causer.
C’est
alors que le policier repéra un monstre qui passait par là en ayant l’air
de se promener paisiblement. Mais dans le doute, il décida de l’interpeller lui
aussi !
Le
policier avait la matraque facile. Le monstre fit donc les frais de sa
sévérité, au motif que les monstres venus de l’espace avaient vocation à y
retourner ; il reçut à son tour une avalanche de coups qui lui froissèrent
les os et lui fracassèrent les dents !
C’est
ainsi que monsieur Rida se vit offrir, par le policier, les dents du
monstre, qui lui avait été confisquées. Puis il courut chez le dentiste se les
faire implanter, en remplacement des siennes qui de toute façon devaient être
arrachées.
De retour de chez le dentiste,
la bouche encore anesthésiée, monsieur Rida fut invité par le policier, qui
tenait sincèrement à se faire pardonner, à déjeuner sur sa recommandation chez
le grilleur de poissons du rond point
Un
malheur n’arrive jamais seul. Le poisson qui lui fut servi était délicieux
mais rempli d’arêtes. Or comme monsieur Rida était encore sous l’effet de
l’anesthésie, il ne s’en rendit compte que trop tard et c’est la bouche à
nouveau meurtrie et ensanglantée qu’il retourna chez le policier se plaindre du
gargotier.
Indigné par l’amateurisme du grilleur de
poissons, le policier commença par libérer le
monstre qui attendait que la fourgonnette vienne l’embarquer, comprenant que
les véritables monstres sont ceux qui font honte à leur métier.
Du coup, ce fut une nouvelle volée de
matraque, sur la tête cette fois-ci du
gargotier, dont les dents déchaussées furent offertes au monstre par le
policier, en guise de réparation… Et comme de tout mal il peut surgir un bien,
monsieur Rida le Monstre et le policier devinrent les meilleurs amis du monde !
* * *
Séance de travail à l'atelier pour les étapes suivantes de la réalisation.
Assisté par Jannat et Houssam, Youssef prend de plus en plus au sérieux sa fonction de metteur en scène. Au programme de cette étape, la fabrication des dents pour les besoins de la mise en scène photographique puis la séance de prise de vue.
Pendant ce temps, le texte de l'histoire faisait l'objet des toutes dernières retouches de correction et de perfectionnement :
1- Pauvre monsieur Réda, qui se réveilla en très grande peine ce jour-là : sa bouche était gonflée et chacune de ses dents le faisait souffrir atrocement !
2- En chemin
vers le dentiste, la mâchoire emmitouflée au
chaud dans un foulard, monsieur Réda n’eut vraiment pas de chance, compte tenu
de son état : il fut arrêté par le plus sévère policier du quartier, qui lui
demanda ses papiers et son attestation de vaccination.
3- Hélas, la
douleur qui lui paralysait la langue et le
foulard serré sur sa mâchoire ne firent prononcer à monsieur Réda que des
grognements et il en fut réduit pour se faire comprendre à gesticuler des bras
et des mains.
4- Fatigué de
ses journées à contrôler des pass sanitaires, au
lieu de pourchasser les vrais gangsters, l’agent de police était de très
mauvaise humeur. Il n’eut donc aucune indulgence pour la douleur évidente de
monsieur Réda. Au contraire, il l’accusa de lui manquer de respect en répondant
aussi sauvagement et joignant lui aussi le geste à la parole, il lui tomba
dessus à coups de matraque, le frappant tellement fort qu’il lui fit sauter
toutes les dents !
5- Totalement
édenté, monsieur Réda put enfin s’exprimer
distinctement. Il expliqua alors au policier la raison de ses gesticulations et
de ses grognements, ce à quoi l’agent répondit en lui présentant ses excuses et
en s’engageant à réparer le tort qu’il venait de lui causer.
6- C’est alors
que l’agent repéra un monstre qui passait
par là en ayant l’air de se promener paisiblement. Mais dans le doute, il
décida de l’interpeller lui aussi !
7- Le policier
avait la matraque facile. Le monstre fit donc les frais
de sa sévérité, au motif que les monstres venus de l’espace avaient vocation à
y retourner ; il reçut à son tour une avalanche de coups qui lui
froissèrent les os et lui fracassèrent les dents !
8- C’est ainsi
que monsieur Réda se vit offrir, par le policier,
les dents du monstre, qui lui avait été confisquées. Puis il courut chez le
dentiste se les faire implanter, en remplacement des siennes qui de toute façon
devaient être arrachées.
9- De retour de
chez le dentiste, la bouche encore anesthésiée,
monsieur Réda fut invité par le policier, qui tenait sincèrement à se faire
pardonner, à déjeuner sur sa recommandation chez le grilleur de poissons du
rond point
10- Un malheur n’arrive
jamais seul. Le poisson qui lui fut servi était
délicieux mais rempli d’arêtes. Or comme monsieur Réda était encore sous
l’effet de l’anesthésie, il ne s’en rendit compte que trop tard et c’est la
bouche à nouveau meurtrie et ensanglantée qu’il retourna chez le policier se
plaindre du gargotier.
11- Indigné par l’amateurisme
du grilleur de poissons, le policier commença par
libérer le monstre qui attendait que la fourgonnette vienne l’embarquer,
comprenant que les véritables monstres sont ceux qui font honte à leur métier. Ce
fut donc une nouvelle volée de coups matraque, sur la tête cette fois-ci du
gargotier, dont les dents déchaussées furent offertes au monstre par le
policier, en guise de réparation…
12- Et comme il
vaut mieux se disputer au début d’une relation qu’à sa fin,
monsieur Réda, le monstre et le policier devinrent les meilleurs amis du monde !
...à suivre !
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